METROMONDE
Paris le 3 novembre 2003
Farah Pahlavi se souvient de son Iran 

Devenue reine d'Iran en 1959, alors qu'elle n'a que 19 ans,
Farah Pahlavi revient pour Metro sur son pays, l'exil, et cette année 1979
qui vit l'arrivée au pouvoir des religieux.

 


Les Mémoires de Farah Pahlavi, aux éditions XO,
427 pages et deux livrets photos, 21,90 e

Pour qui avez-vous écrit ce livre ?
D'abord pour mes enfants. Ensuite, pour la jeunesse iranienne qui n'a pas connu cette période. Ce livre a également été écrit pour honorer la mémoire de mon mari. Et comme j'ai eu une vie hors du commun, je voulais faire partager mon expérience de reine - je l'ai été pendant vingt ans - et raconter ma lutte pour la vie.

Pourquoi le publier maintenant ?
Depuis des années, j'y pensais. Mais j'ai été prise par tellement de problèmes qui sont liés à l'exil et à la situation actuelle en Iran que je n'avais ni la tête ni le temps pour cela. Il me fallait du recul sur les événements. Mais je me suis dit que si je tardais trop, j'allais oublier beaucoup de choses, vu mon âge ! Ce livre ne paraîtra pas en Iran... Certains le feront certainement entrer clandestinement dans le pays. Il se peut qu'il soit publié mais, dans ce cas, il y aura des dizaines de commentaires officiels en bas de page et des passages supprimés. Vous êtes un témoin privilégié des bouleversements qui ont eu lieu en 1979.

Comment décririez-vous l'ambiance de l'époque à Téhéran, peu avant la chute de votre mari, le chah ?
Ces événements sont multifactoriels, cela, je l'ai compris avec le recul. L'Iran, par sa position géographique et ses richesses, était convoité par de nombreuses puissances. Nous étions en pleine guerre froide et nous partagions une frontière de 2 500 kilomètres avec l'URSS qui a toujours eu des visées sur notre pays. Quand la famille Pahlavi est arrivée au pouvoir, la population iranienne vivait dans un sous-développement presque total. Mon mari a poursuivi l'oeuvre que son père a entamée au début du XXe siècle. En 1963, avec ce que nous appelons la "révolution blanche", c'est-à-dire la fin du système féodal et la répartition des terres, des tas de gens ont été mécontents, notamment chez les religieux, grands propriétaires fonciers. La progressive libération de la femme a aussi provoqué de nombreuses levées de boucliers. Et lorsque nous avons décidé de ne pas vendre le pétrole à bas prix, parce que cette ressource constituait notre principale richesse, cela a mécontenté beaucoup d'intérêts étrangers. Une pression très forte a pesé sur mon mari. Toutes ces oppositions se sont donné la main contre le chah. "Ces 25 années de république islamique ne sont qu'une parenthèse noire dans 25 siècles d'histoire de l'Iran." La tension était extrême... Chaque membre du gouvernement essayait de trouver une solution mais les attaques venaient de tous bords. Plus il y avait de concessions de notre part, plus les demandes affluaient. Certains préconisaient une réponse dure, d'autres privilégiaient le dialogue. Le roi, lui, répétait qu'il ne voulait pas garder son trône au prix d'effusions de sang. "Je suis un roi, pas un dictateur", avait-il l'habitude de dire.

En tant que reine, quel rôle aviez-vous ?

A ce titre, je ne remercierai jamais assez mon mari de m'avoir permis de m'impliquer autant dans la vie de mon pays, l'Iran. Le chah m'a toujours dit : "Quand tu seras reine, tu auras des devoirs." Je ne m'imaginais pas alors l'ampleur de la tâche qui m'attendait ! Au fur et à mesure, j'ai commencé à voir les problèmes et à réfléchir à comment apporter des solutions. J'étais surtout investie dans le domaine de l'émancipation de la femme, des enfants, de l'éducation, de la culture... La lutte contre les maladies me tenait à coeur aussi. J'ai beaucoup voyagé dans mon pays. Cela m'a permis de rencontrer des gens de toutes les classes sociales. Je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir été coupée de mon peuple. J'étais au courant, pas de tout, bien sûr, mais je savais ce qui se passait en Iran. Malgré cette proximité, on a le sentiment que personne n'a vu venir la menace islamique... Les rapports avec les religieux variaient mais il y a eu des périodes où ils ont été très proches du pouvoir. Il n'y avait pas d'opposition tranchée. Nous étions surtout ob-sédés par le communisme. A l'époque, on parlait de la "ceinture verte de l'Islam" qui ferait barrage aux Russes et aux Chinois. Nous ne nous sommes pas méfiés des religieux. Eux, ils s'organisaient dans les mosquées et nous n'avons rien vu. Personne ne pensait qu'un pays comme l'Iran, à la culture plusieurs fois centenaire, pouvait ainsi basculer.

Sous le règne du chah, comment vivait-on sa croyance ?

Nous étions profondément musulmans mais, par exemple, les femmes qui ne voulaient pas porter le foulard n'y étaient pas contraintes. Et les voiles étaient de couleurs... Avec la République islamique, tout a changé, le voile se porte aujourd'hui comme un uniforme. Je me souviens de la phrase d'un chauffeur de taxi, peu après 1979, qui résume bien le changement : "Au temps du chah, les gens priaient à l'intérieur et buvaient à l'extérieur. Maintenant, ils prient à l'extérieur et boivent à l'intérieur." Il y a une hypocrisie terrible des moeurs désormais.

Sous le chah, la modernisation du pays s'est accompagnée d'une répression forte. Qu'en dites-vous ?

Le roi voulait vraiment sortir son pays du sous-développement, la population était à 80% illettrée. On ne peut pas devenir une démocratie du jour au lendemain. Le chah disait toujours qu'après lui son fils régnerait autrement. On a aussi beaucoup exagéré le rôle de la Savak, la police secrète, pour faire pression sur mon mari. Et quand je vois ce qui se passe aujour-d'hui dans mon pays, je suis sidérée par la violence du régime des mollahs, par les atteintes aux droits de l'homme répétées, par la torture. Les choses commencent peu à peu à sortir.

Que pensez-vous de la situation actuelle du pays ?

Les choses sont-elles en train de bouger ? La population est prête aux changements mais la république islamique est très rusée. Il y a six ans, Khatami a été élu. Il symbolisait un espoir, aujourd'hui déçu. Beaucoup de jeunes disent : "Nous sommes au-delà de Khatami." Les gens s'éloignent peu à peu du pouvoir, de la religion. Il y a une régression morale de la société et un profond désespoir de ne rien voir évoluer.

Qu'est-ce que vous espérez pour votre pays ?

Ces vingt-cinq années de République islamique ne sont qu'une parenthèse noire dans vingt-cinq siècles d'histoire de l'Iran. C'est un pays qui a une identité et une histoire millénaires, qui a apporté la beauté, la poésie, la philosophie au monde. Cette terrible expérience à laquelle les Iraniens ont goûté est une leçon pour les autres pays du monde musulman. Les jeunes Iraniens sont très engagés et ils veulent savoir ce qui est arrivé à leur pays, d'où ils viennent et c'est cette conscience particulière qui va leur permettre de changer les choses.

Propos recueillis par Jennifer Gallé

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